Numérisation du monde, algorithmes et rapport à notre humanité (2/2)

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Dans un premier article, nous nous sommes intéressés aux prémices de la numérisation du monde. Nous étudierons aujourd’hui son futur et la déshumanisation qu’elle suppose.

Internet et l’intelligence artificielle

Après avoir créé un robot détenant une connaissance infinie (Peer-to-Peer) et lui avoir doté d’une connectivité infinie sur notre monde (Internet of Things), le temps est venu de lui greffer un cerveau ayant une capacité de traitement infinie. Nous entrons maintenant dans l’ère de l’intelligence artificielle où nous commençons par reproduire les capacités cognitives du cerveau humain (AGI – Articial General Intelligence), puis par créer un super-cerveau ayant la puissance cognitive d’un milliard de cerveaux interconnectés (ASI – Artificial Super Intelligence).

Pourquoi est-il si compliqué pour un ordinateur de se mouvoir dans le réel alors que la chose nous paraît si simple ? Parce qu’en des centaines de millions d’années d’évolution, la Nature nous a fourni un appareil génétique parfaitement optimisé. Un cerveau humain posséderait la capacité de calcul de 36.8 petaflops et une capacité mémoire de 3.2 petaoctets. Un gramme d’ADN peut théoriquement stocker 455 millions de Téraoctets. A titre de comparaison, le premier supercalculateur au monde possède une puissance de calcul de 93 petaflops et une quantité de mémoire de 1.31 Pétaoctets. Toutefois, le supercalculateur nécessite une superficie de 1000m² et une puissance électrique de 15 MW, alors que notre cerveau n’a besoin que de 1400cm³, et de… 20 W de puissance effective.

Le défi de l’Intelligence Artificielle est de rattraper ce retard de centaines de millions d’années en quelques décennies, pour que l’Intelligence Articielle réussisse un jour, par exemple, à déceler la subtilité du sarcasme dans un propos. L’impasse ne se situe pas dans les limitations hardware car les supercalculateurs semblent avoir aujourd’hui la puissance de calcul et mémoire nécessaires, mais dans le logiciel. Comment pourrions-nous écrire le software équivalent à des centaines de millions d’années d’évolution ? L’une des possibilités envisagées serait de reproduire le concept de sélection génétique aux algorithmes (genetic algorithms) : les algorithmes les plus performants phagocyteraient la puissance de calcul de ceux qui échoueraient. La seconde approche serait de créer un ordinateur réalisant lui-même la Recherche et Développement autour du domaine de l’intelligence artificielle tout en étant capable d’intégrer ses découvertes au sein de mises à jour.

Lorsque nous aurons développé une ASI ayant l’intelligence de toute l’humanité interconnectée, comment l’empêcherons-nous de nous exterminer ? Deviendrons-nous immortels grâce aux nanotechnologies par le remplacement de nos cellules humaines en cellules artificielles, rendant par conséquent obsolète notre corps biologique, et nous transformant alors en sous-intelligence artificielle de cette Super Intelligence Artificielle nouvellement créée.

Les experts en Intelligence artificielle pensent que cette Super Intelligence devrait apparaître :

  • dans les années 2040-2050 (probabilité de 50%)
  • dans les années 2075 (probabilité de 90%)

Parmi eux, un tiers pense que son développement sera néfaste pour l’humanité.

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Internet et la désintermédiation

Internet nous offre la possibilité d’avoir un accès direct à l’information. Les plateformes de mise en relation d’individus telles que Facebook, Twitter, Uber, etc. agissent comme des agents d’intermédiation. Ils incarnent une aliénation par rapport à la philosophie originelle d’Internet. C’est pourquoi est apparue la technologie Blockchain qui se veut incarner le vecteur de désintermédiation de l’ensemble des activités humaines et numériques.

La Blockchain est une technologie Peer-to-Peer qui permet de distribuer de façon sécurisée une base de données sur l’ensemble des nœuds de son réseau. De la même façon que la robotisation a remplacé les emplois à tâches manuelles répétitives, en supprimant tout intermédiaire, la technologie Blockchain va provoquer la disparition de métiers agissant comme tiers de confiance, c’est-à-dire fiabilisant les transactions humaines (manager, notaire, banquier, Ressources Humaines, agence immobilière, institution publique).

Deux modèles de gouvernance algorithmique s’appuyant sur la Blockchain vont alors s’opposer.

  • La régulation du comportement des citoyens sera effectuée par les algorithmes (Regulation by Law), et donc par ceux qui les contrôlent, afin de préserver les rapports de domination existants,
  • Une régulation éthique des comportements (Governance by design) en apposant une couche sociale à la technologie Blockchain permettrait à l’humanité de conserver l’ascendant sur la prise de décision déléguée aux algorithmes.

Le smart contract d’Ethereum est un protocole informatique qui automatise l’exécution des termes d’un contrat entre différentes parties (humaines ou non). On peut par extension numériser une entreprise dont le fonctionnement serait régi par des algorithmes et sécurisé via la Blockchain. L’embauche, la distribution de tâche, la rémunération deviendraient des activités automatisées informatiquement. Par ailleurs, cette entreprise algorithmique pourrait être détenue de manière collective ou non.

La Blockchain est un outil considéré par les libertariens et transhumanistes comme libérateurs, car permettant de se passer de tout intermédiaire et ainsi de bouleverser les rapports de domination existants. Mais ces derniers disparaîtront-ils pour autant ? Derrière tous ces algorithmes se pose la question de la capture. La Blockchain sera sans doute massivement utilisée pour verrouiller les rapports de domination en place. C’est une occasion unique pour réguler de manière systématique les comportements des citoyens avec une efficacité jusqu’ici inégalée, mais aussi pour réduire massivement les coûts et donc aggraver grandement les inégalités, ou encore pour contourner le cadre législatif de nos « démocraties ». Mais, ce sera aussi une chance de réaliser un projet de société autour de communautés partageant des intérêts communs, et par conséquent de créer une société numérique alternative à la première. En s’affranchissant des frontières et des caractères discriminants, le projet de gouvernement transnational communautaire s’opposerait alors aux gouvernements oligarchiques que nous connaissons aujourd’hui.

Internet et l’industrie 4.0

L’impression 3D consiste à créer un objet tridimensionnel par impression successive des couches qui le composent, en suivant un modèle ou patron numérique. La complexité de l’usinage tel que nous la connaissons actuellement deviendra alors complètement désuète. Cette démocratisation de la création d’objets, laquelle est pour le moment réservée à des entreprises spécialisées, réduira fortement les coûts de transports associés. Au lieu de créer des objets de manière centralisée, il sera possible d’en créer de manière collaborative et distribuée. Tout le monde aura alors la possibilité de concevoir, de télécharger, de créer un objet, voire de le détourner (hacking). De la même manière que la technologie Blockchain a engendré la création de smart contrats, l’industrie 4.0 (Internet of Industry) permettra de créer des smart products, et ainsi d’en personnaliser entièrement la production. L’empreinte écologique sera aussi meilleure par la liberté des matériaux choisis ainsi que par la réduction du gaspillage réalisée.

Comme la Blockchain, l’impression 3D pourra être utilisée pour diminuer drastiquement les coûts de gestion et de production des entreprises. Mais elle pourra également développer de manière exceptionnelle l’innovation de la communauté des utilisateurs qui s’en empareront. On peut supposer que nous connaîtrons les deux phénomènes : certains préféreront se rassembler autour de communautés pour créer leurs propres objets, alors que d’autres préféreront se fournir auprès d’usines géantes totalement automatisées et dépourvues d’opérateurs humains. Ces Dark Factories font référence à ces usines qui sont plongées dans le noir, réduisant ainsi fortement les coûts énergétiques et environnementaux. Là encore, sans la mise en place d’un revenu universel, ceci ne fera qu’aggraver les inégalités existantes, entre ceux qui perdront un revenu leur permettant de subsister et ceux qui sauront en bénéficier.

Point de rupture

Lessig a anticipé une société dirigée par les algorithmes par l’expression Code is Law : c’est le software qui définira notre monde. La jonction entre les humains et le monde numérique est réalisée par la numérisation de nos sociétés. Cette numérisation est une couche de virtualisation appliquée à notre monde physique, ce qui révolutionnera totalement le champ des possibles. La numérisation du monde est-elle la plus grande révolution et le plus grand défi que l’humanité ait pu connaître jusqu’ici ? Notre vie privée, mise à mal depuis quelques décennies, pourra-t-elle exister dans ce nouveau monde ? Comment pourrons-nous sécuriser ces milliards d’objets connectés ? Que deviendront les rapports humains quand tout sera interfacé dans le monde numérique ? Comment saurons-nous gérer la transition entre l’ancien et le nouveau monde, entre les emplois qui disparaîtront et ceux qui seront à créer ? Entre les gouvernements actuels et ceux communautaires totalement numérisés ?

photo by Bill Lile [BY-NC-ND 2.0]

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Fondateur et rédacteur pour metaHUMAN

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