Blockchain, gouvernance et rapports algorithmiques (2/2)

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Dans un premier article, nous avons pu nous rendre compte de la prégnance des nouvelles technologies dans la transformation de nos sociétés. Nous allons maintenant essayer de comprendre comment la technologie Blockchain peut interférer et réguler nos interactions sociales…

De nouveaux modèles de gouvernance

Selon Primavera de Filippi, deux voies peuvent être empruntées :

Governance by design (gouvernance humaine)

Il s’agit d’ajouter une couche sociale au-dessus d’un réseau décentralisé de type Blockchain dans lequel serait favorisée la collaboration entre un maximum d’acteurs.  La prise de décision est réalisée par les individus eux-mêmes. En d’autres termes, c’est l’humain qui prime sur l’algorithme.

Regulation by Law (gouvernance algorithmique)

Nous sommes en plein déterminisme technologique où règnent en maître les algorithmes. Les mécanismes de domination verticaux actuels sont renforcés, la prise de décision est déléguée aux machines, et in fine, par ceux qui les contrôlent. Les algorithmes s’exécutent et vivent eux-mêmes sans aucun contrôle démocratique. Les citoyens vivent dans une illusion de liberté, où les comportements des individus sont régulés par une main invisible algorithmique.

Contrats légaux vs. Contrats algorithmiques

Le contrat classique de l’ancien monde (analogique) correspond à un accord formel ou informel (écrit ou oral) volontaire régissant les obligations juridiques mutuelles ou non, entre une ou plusieurs parties et reconnu par le Droit d’un pays. Dans ce cas, il est nécessaire que chaque partie exprime sa confiance envers la Justice de son pays, laquelle contraindra Ex post l’une des deux parties à respecter les termes du dit-contrat. Le juge appliquera alors la Loi en prenant compte du contexte humain.

Le smart contract, que propose Ethereum, est un programme informatique qui est capable d’exécuter automatiquement les termes d’un accord spécifique entre une ou plusieurs parties. Les conditions de l’accord sont respectées par l’exécution Ex ante du code informatique, contraignant une ou plusieurs des parties concernées. Le smart contract ne se limite pas aux contrats entre êtres humains mais également aux communications machine-to-machine. Il est également auto-suffisant puisqu’il peut s’exécuter seul, indépendamment de son créateur : plus aucun tiers de confiance n’est désormais nécessaire.

Par ailleurs, le smart contract est dépourvu d’intelligence. Il s’agit d’un automate comme peut l’être une machine à café : en insérant la quantité de monnaie exigée, la machine délivre le produit demandé. De la même manière, en échange d’un certain montant de monnaie numérique (digital coin, ie. Ethereum gas), le contrat digital va être exécuté et appliquer les termes du contrats aux parties (humaines ou non). On parle alors de DAO (Decentralized Autonomous Organization) : on peut imaginer que le processus de vente d’une maison soit automatisé et fiabilisé par les quelques lignes que composera le smart contract, impliquant le fait que le notaire et l’agent immobilier deviennent en partie obsolètes. Cela signifie que tous les intermédiaires de transaction de notre réel deviennent caducs. Le loueur d’une voiture devient inutile car le smart contract pourra transmettre la clé numérique (token) permettant le démarrage d’une voiture, dès lors qu’un montant sera versé sur un compte en banque.

On peut également imaginer une intelligence artificielle coordonnant et contrôlant l’exécution des smart contracts, remplaçant ainsi en grande partie le travail humain actuellement indispensable. Aujourd’hui, les robots remplacent les ouvriers dans les usines, demain les smart contracts remplaceront les employés de bureau. Ce sont aussi tous les managers et les Ressources Humaines qui sont voués à disparaître,  remplacés par un système de management virtuel qui organise et distribue des tâches individuelles de travail, lesquelles conditionneront le versement d’un salaire.

Régulation des comportements

Contrairement au cadre légal et judiciaire, les smart contracts ont pour avantage la faiblesse de leur coût de transaction, et ce, à l’opposé du coût que peut engendrer un procès. Son efficacité permet l’exécution des termes du contrat, indépendamment de la volonté des parties. Il est également possible de vérifier de façon transparente les dispositions du smart contrat, lequel est non-répudiable et infalsifiable.

La protection juridique des consommateurs, les vices de consentements (erreur, dol, violence), l’incapacité, l’asymétrie entre les parties… sont autant de considérations qui deviendront difficilement applicables. Par ailleurs, le caractère obligatoire et systématique du smart contrat, son opacité et son invisibilité rendent difficile toute possibilité de s’en soustraire. Son efficacité dans la capacité à réguler les comportements des individus Ex ante laisse imaginer une adoption massive par les gouvernements. Enfin, la granularité de modulation comportementale est réalisée au niveau de l’individu, contrairement à la Loi qui se veut universelle.

Les smart contracts agissent comme des agents autonomes (indépendants de leur créateur), auto-suffisants et incontrôlables en raison du réseau décentralisé depuis lequel ils opèrent. Ils incarnent une chance de libérer les échanges entre les individus en se passant complètement de tout intermédiaire. Mais le fait que la régulation des comportements soit réalisée de manière aussi efficace par les algorithmes (Code is Law) pose la question de la capture. Autrement dit, qu’est-ce qui empêcherait un organe central de faire en sorte que ces algorithmes agissent pour des intérêts particuliers, et ce, au détriment des citoyens ? Même si Bitcoin a été pensé dans l’objectif de lutter contre les gouvernements et les banques, nous voyons bien que cela ne supprime pas les phénomènes de captation.

Utopie libertaire ou dystopie totalitaire ?

L’utopie libertaire que sous-tend la technologie Blockchain résonne comme une chance unique de casser massivement les rapports de domination que subissent les populations. Une chance de développer une approche collaborative éloignée de toute structure de management hiérarchique.

Toutefois, le caractère libérateur de la décentralisation – la désintermédiation – ne peut empêcher les phénomènes de capture. C’est la raison pour laquelle la technologie – qui n’est qu’un outil – peut être aussi utilisée pour créer une dystopie, en renforçant – et verrouillant – le pouvoir des Etats et multinationales. En effet, la transparence de Bitcoin peut être utilisée pour contrôler et réguler de façon systématique les comportements de chaque individu. Malgré le caractère décentralisé de Bitcoin, un gouvernement pourrait imposer une régulation des plateformes d’échange de monnaie, leur permettant par conséquent, de connaître de manière exhaustive l’identité de chaque émetteur ou destinataire d’une transaction. Malgré les idéaux des créateurs d’Ethereum, un gouvernement pourrait imposer à tout smart contract d’interagir avec un DAO gouvernemental, et réguler ainsi le comportement de tous les citoyens.

L’avenir se situera, comme souvent, entre ces deux limites. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la technologie Blockchain est actuellement particulièrement appréciée à la fois des citoyens et des multinationales. Les grandes banques et entreprises voient dans cette technologie un moyen unique de réduire massivement leurs coûts, en substituant une grande partie de leur masse salariale par des algorithmes. La Blockchain est également appréciée par les libertariens et libéraux qui voient une occasion de contourner les régulations imposées par les Etats. Les citoyens ne pourront se libérer de leurs nouvelles chaînes numériques, qu’en se rassemblant autour de communautés, comme ils ont déjà pu le faire avec le logiciel libre. Il est par conséquent crucial qu’un protocole social et communautaire décentralisé existe au-dessus du réseau décentralisé Blockchain, pour limiter le phénomène de capture et œuvrer pour le plus grand nombre.

 photo by NameCoin [CC0 1.0]

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