Biopolitique, sociétés de contrôle et rapport à l’autorité

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La deuxième moitié du XXème siècle a marqué un tournant dans le contrôle social que permet la surveillance des populations. L’après-guerre et l’entrée dans la Guerre Froide donne naissance à un programme inter-gouvernemental d’interception massive des communications planétaires : le projet Echelon. Ce programme ne sera médiatisé , et donc porté à la connaissance du public, qu’un demi-siècle plus tard. Les révélations de Snowden en 2013 permettront de prouver le caractère total de cette surveillance. Après que la France ait vendue son savoir-faire relatif à l’interception globale des communications numériques à des dictatures, elle est sur le point de voter une Loi dite pour le Renseignement, dans un contexte pour le moins idéal, qui permettra de légaliser la surveillance globale et systématique de l’ensemble des communications françaises. Quel besoin pourrait avoir un gouvernement à surveiller l’ensemble de ses citoyens ?

Pourquoi surveiller ?

Le motif de cette surveillance systématique et totale reste toujours le même, quelque soit l’époque ou le lieu. La surveillance agit comme un outil de contrôle social dont le seul but est le maintien des forces au pouvoir. Il s’agit donc d’un instrument de domination, permettant de maintenir un rapport de force contraint envers les populations. Cet outil de domination entraîne une résistance qui est annihilée par deux méthodes : le secret et la médiatisation. Le secret consiste à cacher l’existence même de l’outil auprès des populations qui le subissent. La médiatisation par l’émotion consiste à légaliser, et donc faire accepter, l’outil de surveillance aux citoyens en suivant un agenda politique qui consiste à légiférer lorsque l’acceptation de l’opinion publique y est la plus propice, c’est-à-dire conduite par ses émotions. Pour créer ce contexte, deux leviers sont utilisés: le fait divers et la puissance médiatique.

La surveillance est toujours justifiée par la menace d’un ennemi, intérieur ou extérieur. Il s’agit de légitimer le viol des Libertés Fondamentales de tous les citoyens par la promesse de la mise au ban de personnes ciblées (terroristes, pédophiles, criminels). En réalité, en dehors de nations étrangères, la réelle menace pour un gouvernement n’existe qu’à travers celui qui lui donne sa légitimité : le citoyen. L’outil de surveillance n’est que la représentation ostensible du rapport de domination – et donc d’obéissance – qu’établit un gouvernement envers ses citoyens. Pour maintenir sa propre existence (sa persévérance dans l’Etre dirait Spinoza), le gouvernement utilisera des outils de contrôle social, à une échelle industrielle : médias mainstream, interception globale des communications, législation.

Les citoyens pour résister à ce rapport de domination utiliseront des méthodes semblables : le secret et la médiatisation. Le secret consiste à renforcer la sécurité de leurs communications privées (End-to-End Encryption). La médiatisation, – c’est-à-dire la transparence des Etats – consiste à divulguer au plus grand nombre les preuves du rapport de domination ; celles-ci proviennent le plus souvent de journalistes ou de lanceurs d’alertes.

Remontons maintenant quelques siècles en arrière pour nous intéresser à l’évolution des outils de contrôle dans nos sociétés. Nous utiliserons ici l’analyse du philosophe Michel Foucault pour comprendre les mécanismes de pouvoir au sein des institutions. Trois types de sociétés organisées autour du pouvoir, et donc de l’obéissance des populations, ont été identifiées par Deleuze.

Les sociétés de souveraineté

Les sociétés de souveraineté connaissent leur apogée au Moyen-Âge où le souverain décide de la mort de ses sujets. Le pouvoir royal se veut la plupart du temps asymétrique, hiérarchique et héréditaire et s’associera au pouvoir religieux pour asseoir son rapport de domination. Le monarque utilisera l’Eglise pour imposer son autorité sur un territoire toujours plus grand tandis que l’Eglise se servira du pouvoir royal pour diffuser sa doctrine au plus grand nombre ; les deux agissant dans un but commun, celui de la captation des âmes et des richesses communes. Dans un cas, il s’agit de capturer – c’est-à-dire de prélever directement – une part importante de la production réalisée par les forces paysannes ; dans le second cas, d’étendre un pouvoir patriarcal de domination des hommes sur les femmes, en cultivant le remords et la culpabilité chez les croyants. Inutile d’enfermer les sujets ou les croyants physiquement, leur obéissance est conditionnée par leur seul statut social, défini à la naissance. Le dogme, la doctrine, la Morale, la tradition sont alors des vecteurs particulièrement puissants de contrôle des populations.

Les sociétés disciplinaires

Avec la Révolution industrielle (et le  XVIIIème siècle) apparaissent les institutions disciplinaires, c’est-à-dire la famille, l’école, la prison, la caserne, ou encore l’asile…autant de lieux d’enfermement dans lesquels s’affirment des dispositifs de pouvoir, dont le rôle est d’organiser un rapport de pouvoir asymétrique par la mise au travail industriel d’une population. Les relations inter-personnelles (patriarche-enfant, patron-ouvrier, maître-élève, juge-condamné, médecin-patient) et le langage exprimé, illustrent une rhétorique de la domination. Le concept de panoptique – inventé par les frères Bentham – permet de comprendre la centralisation de la surveillance en un point central : la surveillance et le contrôle de chaque individu rend l’exercice du pouvoir moins coûteux, plus facile et plus efficace à opérer, par son caractère instantané et systématique. Cette architecture particulière (ex: une tour centrale dans une prison) permet de surveiller les individus sans qu’ils se sachent surveillés, ou qu’ils puissent savoir qui est surveillé. En effet, l’architecture permet d’organiser dans l’espace et le temps des corps dont les désirs seront réorientés vers le désir du maître, lequel est jugé socialement supérieur aux êtres dominés.

Deleuze parle de Biopolitique pour désigner l’art du pouvoir de décider de la vie des populations. Les individus sont identifiés par une signature et situés dans une masse par un nombre. Dans l’école, la note positionne l’élève dans la classe. Dans les prisons, les détenus sont identifiés et positionnés dans l’espace par un numéro matricule. Dans la caserne, le grade permet de positionner le soldat au sein d’une structure hiérarchique. Dans un Etat, la signature atteste l’identification du citoyen.

Les sociétés de contrôle

La disparition des institutions marque, avec la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le début de la mutation de nos sociétés en sociétés de contrôle. Les institutions tombent en ruine les unes après les autres : crise de la Famille, crise de l’Etat, crise du Syndicat, crise de la Prison, crise de l’Hôpital, crise de l’Usine. Mais le rapport de pouvoir n’a pas disparu avec la mort de ces institutions : il a changé de forme pour s’adapter aux nouvelles interactions entre individus et achevé la transformation de la société en un système de contrôle.

Pour illustrer cette nouvelle société, Deleuze évoque « les formes ultra-rapides de contrôle à l’air libre, qui remplacent les vieilles disciplines opérant dans la durée d’un système clos ». Le lieu d’enfermement panoptique de l’atelier dans une usine a laissé place à l’open space des bureaux où la surveillance est réalisée – non pas par un supérieur hiérarchique – mais par les salariés qui se surveillent les uns les autres. Il n’est ainsi plus nécessaire au chef de service d’exercer un contrôle direct vertical sur ses salariés, lui évitant ainsi l’obligation de s’opposer à une résistance active. De la même manière, l’action de scruter les profils Facebook de ses pairs permet de redistribuer le contrôle des individus de manière plus horizontale et diffuse. L’acceptation par les populations de la disparition de leur vie privée permet de déployer l’outil de surveillance dans l’intimité des individus, au profit d’intérêts politiques ou économiques.

D’une manière générale, il s’agit d’effectuer non plus un contrôle sur une population qui était enfermée de manière collective dans un bâtiment, mais d’isoler les individus au sein de la collectivité pour mieux affiner ce contrôle social. Auparavant, les ouvriers étaient motivés (comprendre incités à augmenter leur productivité) par l’attrait des primes. Désormais, les employés voient leur parcours professionnel, ainsi que leur rémunération, individualisés (culte de la compétition, culture du secret autour de la rémunération, formations et objectifs individualisés). De la même façon, les employés endettés par un prêt immobilier sont une cible adéquate au contrôle social : inutile de les obliger à travailler par l’enfermement (usine, caserne, école), l’endettement sur 25 ans dans un milieu ouvert conduira au même résultat. Cela est vrai à l’échelle d’un individu autant qu’à l’échelle d’un pays : l’endettement permet mécaniquement de présenter l’endetté sous un rapport de vulnérabilité et donc de soumission, à l’organe (de pouvoir) prêteur, et ce, pour une très longue durée.

Résistance VS obéissance

L’enfermement d’un individu devient un outil de pouvoir obsolète lorsque l’on est capable de connaître, en remontant le temps de manière exhaustive, l’ensemble des pensées, des déplacements, des relations, des conversations d’un individu. Pourquoi enfermer un individu dans un espace clos, lorsque l’on peut connaître son intimité (et donc ses faiblesses) et ainsi moduler son opinion facilement.

Les sociétés de pouvoir ont connu différentes formes de résistance qui ont à chaque fois renverser la structure de pouvoir actuelle. Cette résistance fut souvent permise par une révolution technologique qui force une recomposition des rapports sociaux, entraînant dès lors une recomposition structurelle de la société. Ainsi, la liberté d’imprimer (et donc de lire, d’écrire et de publier) a permis aux individus de se libérer du joug de la religion, qui consistait à surveiller chaque dimanche le comportement des individus et à censurer les écrits allant contre les dogmes. L’arme d’hier fut le livre contre le pouvoir religieux, quelle sera l’arme de demain contre un pouvoir ploutocratique, gérontocratique et patriarcal ?

Internet est le système nerveux géant d’un monstre numérique, sur lequel est branché, sur chaque terminaison nerveuse, un esprit humain, un animal ou un objet-connecté. Chaque pensée, auparavant enfermée dans un livre, sera libérée sous forme d’un influx nerveux sur ce réseau global. La résistance aux sociétés de contrôle ne sera possible qu’en découvrant l’arme numérique qui nous permettra de nous émanciper de ce rapport de pouvoir totalitaire incarné par la surveillance globale et systématique de l’ensemble des communications de l’Humanité.

photo [no changes, CC BY 2.0]

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1 Comment

  • J’aime bien ton article 🙂 J’avais jamais fait le rapprochement avec les autres formes de surveillance mises en place avant…
    Ca prête à la réflexion !

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