Émotion, violence et rapport à autrui

emotion_violence

Société et consentement

Dans un précédent article, nous avions défini la société comme l’effectuation des rapports de puissances des hommes et femmes qui la composent ; en d’autres termes, une société est définie par les interactions de ses individus. Vouloir faire société revient à renoncer à sa puissance, en tant qu’individu, pour former une société qui formera un Tout supérieur. La régulation des comportements passe alors par la Loi (morale) qui définira le Bien et le Mal, et orientera les comportements et pensées des individus par la promesse de récompenses et la crainte de châtiments. L’organe régulateur des comportements est le lieu de transfert des puissances individuelles en une puissance collective, elle est incarnée par l’Etat et revêt différentes formes (monarchie, oligarchie, démocratie…).

On pourrait innocemment penser qu’une société n’est déterminée que par les actions et pensées de ses individus, suivant un modèle horizontal. Ce serait oublier la puissance verticale des structures dans le façonnement des esprits. Noam Chomsky l’a démontré dans son analyse du modèle de propagande véhiculé par les médias : la fabrique du consentement. Les médias ou les politiciens se doivent d’orienter les pensées des citoyens dans une direction ou dans une autre, en fonction de leurs propres intérêts. La limitation des puissances d’agir – individuelles et collectives – est d’autant plus efficace que sont diffusés des affects tristes, avec en premier lieu la peur. Enfin rappelons que ce qui anime chaque corps (l’Etat, les médias, le citoyen, la société) est de persévérer dans son Être, c’est-à-dire que chaque corps puisse continuer d’exister sous le rapport qui le définit.

Emotion et liberté d’expression

Prenons un événement récent dégageant une puissance émotionnelle considérable : l’attentat du journal satirique Charlie Hebdo et tentons d’en faire une lecture qui nous permette d’en faire notre propre interprétation. La peur et la colère étant mauvaises conseillères, nous mettrons l’émotion de côté pour mieux en comprendre les causes.

L’émotion se veut être tout d’abord circonstanciée : ce n’est parce que nous pouvons nous identifier aux victimes que nous en ressentons de l’émotion. Pour ne prendre qu’un exemple, toute une école pakistanaise a été massacrée par un groupe terroriste en décembre 2014, sans que cela n’émeuve des millions de français, et a fortiori, la communauté internationale. Cette identification aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo – incarnée par le hashtag « Je suis Charlie » – a provoqué un élan de soutien très important, marqué par l’adhésion soudaine au journal et aux manifestations mobilisant des millions de personnes.

Cette justification autour d’une défense de la liberté d’expression n’est malheureusement qu’une chimère. D’abord parce que les rassemblements tiennent plus d’un instant grégaire conditionné par la peur, plutôt que d’un élan de soutien manifeste à un journal qui ne vendait que peu d’exemplaires. Ensuite, la liberté d’expression, chère à la France, pays des Lumières et des Droits de l’Homme, ne se matérialise que rarement dans les faits. Depuis les années 80, la France s’est enfermée dans une logique de pénalisation de la liberté d’expression à travers un corpus législatif musclé criminalisant les propos tenus, en croyant dur comme fer que cela supprimerait de fait les pensées sexistes, racistes, homophobes ou révisionnistes. Le résultat se révèle catastrophique : nous retrouvons régulièrement la France sur le podium des demandes de censure mondiales sur les médias sociaux ; le communautarisme n’a jamais connu autant d’importance. Cette logique mortifère perdure aujourd’hui : on le voit avec l’appareil judiciaire et médiatique mobilisé à l’encontre de Dieudonné ; ou des peines de prison ferme prononcées pour apologie de terrorisme. Pour affronter les problèmes, on ne cesse de s’attaquer aux conséquences plutôt qu’aux causes, en pensant la censure comme organe régulateur des comportements.

Terrorisme et financement

Le terrorisme est une arme de guerre utilisant la violence pour provoquer et diffuser la peur et par conséquent, pour obliger les gouvernements à renoncer à atteindre leurs objectifs. Il s’agit donc d’un concept plutôt que d’un ennemi : les terroristes seront perçus comme tels en fonction du camps dans lequel on se trouve. Par ailleurs, les organisations terroristes islamistes font l’objet d’un armement et d’un financement de la part de nombreux pays dans l’objet de déstabiliser les régimes en place au Moyen-Orient. Ce fut par exemple le cas des Etats-Unis, du Pakistan et de l’Arabie Saoudite qui auraient armé et financé ou soutenu Al-Qaïda pour combattre la Russie en Afghanistan. Il en va de même aujourd’hui pour les djihadistes du groupe terroriste de l’Etat islamiste qui serait financé par les Etats-Unis, la France, la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar pour déstabiliser le régime syrien.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, nous avons donc une région du monde ravagée et des centaines de milliers de civils massacrés en raison d’une ingérence occidentale en Afghanistan, en Irak, en Lybie ou en Syrie. Nous avons des groupes djihadistes financés par les pétromonarchies du Golfe et par les Etats-Unis et l’Europe, qui finissent par se retourner contre ces pays (attentats de Manhattan, Londres, Madrid, Paris…). Enfin, nous avons des français responsables des attentats contre Charlie Hebdo, ce qui marque l’échec d’intégration de la France à travers 40 ans de politique désastreuse dans les banlieues.

Politique et récupération

Le pouvoir politique consiste à orienter l’opinion publique dans une direction ou dans une autre pour servir un intérêt électoral. Lorsqu’une forte émotion submerge le pays, non sans l’aide du pouvoir médiatique, les politiciens vont profiter de l’occasion pour récupérer un maximum d’électeurs en vue des prochaines élections. Pour les hommes ou femmes politiques au pouvoir, il s’agira d’acheter des points favorables dans l’opinion à moindre frais, et dans le même temps, d’effacer, aux yeux du monde, leur responsabilité dans les conflits actuels et dans la répression de leurs opposants politiques. Pour les responsables de partis politiques, il s’agira de légitimer leur discours qui se voudra une réponse à l’angoisse suscitée par les attentats. Pour certains, cela consistera à se servir des attentats pour légitimer leur discours de stigmatisation de la population musulmane. Pour d’autres, il s’agira de prendre acte pour promettre un volet législatif sécuritaire anti-terroriste qui consistera à renforcer la surveillance et la censure, en dehors du contrôle d’un juge, de toute la population, dans l’objectif de la protéger des terroristes djihadistes, mais surtout en vue de rassembler un maximum d’électeurs en leur faveur.

Evidemment, jamais ne sera évoquée la responsabilité politique française dans les guerres menées au Moyen-Orient, dans le financement de groupuscules extrémistes (et djihadistes) qui permet la déstabilisation de régimes, dans le soutien aux monarchies du Golfe qui financent le terrorisme et ne respectent aucunement les Droits de l’Homme (mais qui ont l’avantage, entre autres, d’acheter nos armes et de vendre du pétrole) et de l’échec de la politique d’intégration dans les banlieues. Les principaux partis politiques profiteront de l’occasion pour écarter le Front National du jeu politique, parti pour lequel une place médiatique temporaire importante a été permise à des fins de stratégie électorale.

Les médias tiennent ainsi une place importante dans cette fabrication du consentement et de l’orientation de l’opinion. Les sondages, les journaux télévisuels, papiers et radiophoniques constituent un appareil d’une force considérable sur l’opinion. Ils servent en cela de catalyseur des émotions puis de vecteur pour diriger ces émotions dans une direction ou une autre. A noter qu’à mesure que les français délaissent les journaux papier et la télévision pour le web, il conviendra de déplacer cette fabrique du consentement sur ce nouveau terrain qu’est le web, grâce en particulier aux vertus du Big Data.

Notre rapport à autrui

Suite à ces attentats, nous pourrions nous laisser happer par l’émotion, défendre la liberté d’expression, stigmatiser une religion, sacrifier nos libertés fondamentales pour mieux nous sentir protégés. Nous pourrions savoir quoi penser en écoutant la parole des experts médiatiques ou de journalistes mainstream télévisuels ou papier. Nous pourrions nous penser impertinent et subversif en regardant Le Petit Journal…

…ou nous pourrions refuser de nous laisser influencer par cette pollution visuelle et sonore, nous donner le temps de comprendre la séquence des événements et nous laisser le loisir d’exercer notre regard critique. Nous pourrions cesser d’avoir peur de l’autre, et nous nourrir de sa différence tout en gardant notre indépendance. Nous pourrions nous reconnaître dans le regard de l’autre et cesser de nous diviser. Nous pourrions cesser de légitimer le modèle médiatique, politique et industriel actuel en refusant d’y participer. Nous pourrions prendre conscience de notre puissance collective pour reconstruire du lien social horizontal. Nous pourrions réinventer notre rapport à autrui.

photo

Tags from the story
, ,
Written By
More from Miles

Blockchain, gouvernance et rapports algorithmiques (2/2)

Dans un premier article, nous avons pu nous rendre compte de la prégnance...
Read More

4 Comments

  • Peut-être est-ce toi qui exagères un peu en me faisant dire ce que je n’ai pas dit. Je pointe simplement l’échec de l’intégration comme étant l’une des causes qui expliquent pourquoi ils sont devenus terroristes.

    L’explication par la connerie me semble bien trop simplificatrice.

  • Je suis plutôt d’accord avec toi sur le fait qu’il y a certainement une grande majorité des personnes qui n’ouvrent pas les yeux sur tout ce qui se passe en dehors de la France, notamment en Moyen Orient.
    Mais cela fait-il forcément de nous des moutons, ou des gens influençables si nous mettons en hashtag « je suis Charlie », ou si nous voulons soudainement défendre la « liberté d’expression » ?

  • Mon but était de souligner les contradictions de certaines personnes qui défendent soudain la « liberté d’expression » alors qu’ils défendent en réalité seulement leur propre liberté d’expression en dénigrant celle des autres.

    Après, on peut vouloir soudainement utiliser la même expression que des millions d’autres personnes, dans un souci et besoin d’être en communion. Si tu sais que cela t’a été bénéfique sur le moment, tu as eu raison de le faire. Le tout reste de ne pas se laisser guider par ses émotions…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *