Economie collaborative, partage et rapport à l’exploitation

Nous disions dans un précédent article que la surveillance permettait de modeler les comportements. Prenons l’exemple du covoiturage. La sécurisation des échanges (paiement par carte bleue, fiabilité des horaires et des conducteurs) a permis une professionnalisation du covoiturage, permettant au passage à une entreprise de se payer des chauffeurs à moindre coût. L’esprit du covoiturage s’est envolé avec la marchandisation du service : les conducteurs sont devenus des chauffeurs rémunérés pour la qualité de leur service ; les passagers sont devenus des consommateurs d’un produit low cost. Le principe de l’évaluation constante instaurée au sein des services collaboratifs (airbnb, Uber, BlablaCar, etc), outil de surveillance s’il en est, permet de réguler  les comportements des usagers. De la même façon, le simple sentiment d’être potentiellement espionné par une agence gouvernementale mondiale permet de modifier les comportements des internautes.

Exploitation 2.0

Sous couvert d’utilisation d’un service collaboratif novateur en lieu et place des services actuels, se cachent ainsi de nouveaux rapports de domination. Ils sont, en cela, plus insidieux qu’auparavant, car les rapports de domination ne se trouvent plus ici entre les professionnels et les usagers d’un service, mais pilotés par une entreprise tierce, qui sous prétexte de proposer un service humain et collaboratif en temps de crise, exploite la force de travail des deux précédents acteurs, à son avantage. Les services collaboratifs n’ont donc pas fini de se développer : en période de crise et de hausse importante du chômage, ils permettent d’apporter à certaines entreprises une flexibilité du travail importante (micro-transactions), de se soustraire à la réglementation du Droit du Travail en vigueur, et ce, à moindre frais (non-paiement de charges, travail réalisé par des « partenaires »), et de profiter du climat ambiant de solidarité. Sous couvert d’activités collaboratives, ces économies du partage reflètent une nouvelle forme d’exploitation moderne, technologique mais qui ne reste qu’au fond que l’exploitation opérée par des propriétaires d’une plateforme collaborative envers des travailleurs indépendants, proches de travailleurs à la chaîne. Le capitalisme réussit ici une nouvelle mutation, puisqu’il réussit à développer une nouvelle activité économique basée sur le partage et sur le temps libre des salariés, que l’on pourrait appeler précariat ou auto-exploitation.

Algorithme et valeur économique

Le capitalisme néo-libéral entame un virage important dans son évolution grâce aux nouvelles technologies. Autrefois, il s’agissait d’acheter la force de travail des ouvriers contre une rémunération leur permettant d’assurer leur propre reproduction. Aujourd’hui, le marché n’est plus celui de l’Offre et la Demande d’objets manufacturés : les salariés sont devenus les marchandises. La force monopolistique de l’algorithme lui permet de phagocyter le marché de l’économie réelle par la mise en concurrence d’acheteurs et de vendeurs. Cette position particulière lui permet de contrôler la tarification des services en choisissant de mettre en relation certains acheteurs avec certains vendeurs (le réel pouvoir est dans l’information). En temps de crise, il est propice d’industrialiser l’économie collaborative et parallèle qui se développe pour en ponctionner une valeur économique. Il s’agit de privatiser les rapports sociaux. Pourquoi demander un service à son voisin, à un ami ou à sa famille quand une plateforme me permet d’acheter les services d’inconnus à moindre coût. L’échange marchand, l’individualisme, l’intérêt personnel sont des valeurs qui deviennent promues au détriment des rapports sociaux basés sur l’amitié, l’entraide et le don. L’idée de l’économie collaborative est de libéraliser le temps de loisir où les seules relations sociales deviennent des relations de marché. L’économie du partage prend un sens orwellien puisque le service rendu devient vendu grâce à l’exploitation de travailleurs pour le profit d’une entreprise. La plateforme communautaire a remplacé les valeurs communautaires (entraide, convivialité, partage, empathie) par des valeurs libérales (compétition, individualisme, égoïsme).

Facebook, en utilisant la force de travail de ses utilisateurs à créer du contenu, pour la vendre à des clients, a montré la voie des nouvelles puissances algorithmiques. De la même manière, Uber utilise la force de travail de ses « chauffeurs indépendants » pour la vendre à des clients consommateurs. Blablacar, AirBnb, et bien d’autres fonctionnent de la même manière. Ces entreprises n’ont pas de stocks, de bureaux, d’employés à gérer, ce qui leur permet d’être plus compétitives que les acteurs en place (supermarchés, sociétés de taxis, hôtels…). Cette nouvelle forme d’économie collaborative révèle pourtant les mêmes mécanismes de domination : le patron, propriétaire des moyens de production, s’enrichit au détriment du travailleur à la chaîne. Le propriétaire de la plateforme (c’est-à-dire, de l’algorithme) s’enrichit ici au détriment des forces de travail s’affrontant pour son enrichissement personnel. Ces nouveaux travailleurs à la chaîne 2.0 n’ont pas conscience, soit de l’être, soit pour qui ils le sont.

Retisser du lien social

Si nous mettons de côté le précariat de ces nouveaux travailleurs pauvres de l’économie collaborative, obligés de cumuler les petits boulots numériques à des horaires déstructurés pour gagner à peine – sinon moins – un salaire minimum, nous pouvons conserver son liant social originel. Et de développer l’esprit d’entraide et de partage déjà présent sur de nombreux forums sous une forme acentrée et distribuée, ou communautaire (Wikipedia) ; ceci n’étant pas incompatible avec les échanges marchands. L’enjeu reste toujours le même : est-on prêt à quitter la simplicité et l’efficacité d’une plateforme commerciale (dont on connaît les limites) pour l’imprédictibilité et l’exigence des relations humaines (aller vers autrui) ? L’économie collaborative pose la question de notre difficulté à nous organiser horizontalement, indépendamment de toute autorité centrale. Elle pose la question de notre infantilisation politique.

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