Surveillance, obéissance et rapport à l’information

Maintenir une stabilité des rapports de puissance en faveur des forces dominantes conduit ces dernières à anticiper et prévenir tout changement de paradigme. L’asymétrie de pouvoir entre une oligarchie et sa population est maintenue par un sentiment de méfiance vis-à-vis de forces qui pourraient remettre en cause ce rapport de puissances.

Sécuriser, c’est contrôler

Cette méfiance envers la population passe par un besoin de sécurisation des échanges. Amener de la sécurité dans une structure permet d’en limiter les comportements déviants. La surveillance qui s’est profondément accrue ces dernières années – contrôles dans les aéroports, caméras de vidéo-surveillance, surveillance généralisée des internautes -, est toujours légitimée par un besoin de sécurisation de comportements déviants, sensée rassurer la population (lutte contre le terrorisme), mais est motivée, in fine, par un contrôle massif du comportement des individus.

La surveillance possède un atout dual, elle permet le contrôle des comportements par anticipation et par auto-censure. La surveillance par anticipation consiste à détecter tous mouvements qui remettraient en cause l’équilibre des forces en présence, en empêchant ces actions d’avoir lieu. La surveillance par auto-censure consiste à extrapoler  le sentiment de surveillance de la population pour que celle-ci s’empêche de penser ou d’agir (société panoptique).

L’enjeu de la surveillance se décèle dans le traitement automatisé des tâches de détection de comportements déviants et d’incrimination des populations. Qu’ils s’agissent d’un réseau de vidéo-caméras, de smartphones ou de fibres optiques mises sur écoute, un traitement humain des comportements déviants est inimaginable face à la quantité astronomique de données. Les algorithmes et la puissance informatique permettent d’outrepasser les limites humaines (Droit du travail, capacité de cognition) mais posent le problème du caractère systémique et systématique de la surveillance. Alors qu’un humain saura différencier un comportement violent d’un comportement déviant, l’algorithme remontera une alerte pour tous comportements correspondant à un pattern prédéfini (Code is Law).

Little Brother is watching

Alors que Georges Orwell nous avait alarmé du tournant totalitaire que prendrait notre société, nous avons oublié que nous en faisons tous partie, et que parfois nous en reproduisons les méfaits. Alors que le Big Brother de 1984 nous alarmait sur la surveillance des populations par le biais d’un organe unique, en vue de normaliser et standardiser les comportements, nous assistons aujourd’hui à des millions de Little Brothers équipés de smartphones, qui se surveillent et s’incriminent entre eux. Tout comportement déviant entraînera une sanction immédiate disproportionnée par une violation de la vie privée et une exposition en une place publique composée de millions d’individus.

L’obéissance comme contrainte

Le contrôle – c’est-à-dire la sécurisation – de la population tient dans l’hypnotisation des esprits. D’abord une hypnose physique par le biais des écrans (télévision, smartphones) qui provoquent un état de passivité, propice à la lobotomie. Recevoir l’information, que ce soit via le journal télévisé ou des notifications d’actualités, puis sélectionner et commenter l’actualité, c’est se convaincre d’un sentiment de contrôle, toujours illusoire. Contrôle qui se trouve être entre les mains de celui qui diffuse une information unique à des millions de citoyens, orientant l’opinion dans un sens ou dans un l’autre, toujours le sens qui conviendra aux intérêts privés des forces dominantes. Ce rapport asymétrique entre les médias et les citoyens permet de faire perdurer cet état de passivité et de légitimation de l’ordre établi.

Vient ensuite l’hypnose mentale par saturation et par affection. Le nombre astronomique d’informations diffusées permet de dégager toute analyse, contextualisation, et hiérarchisation. Cela consiste simplement à déverser un flux discontinu d’informations, de réactions, de faits, sans jamais amener le lecteur à en comprendre leur genèse. L’affection informationnelle consiste à diffuser des informations générant des émotions chez le public qui les reçoit. L’émotion ressentie devant les images d’une mise à mort en direct, devant les images représentant ceux qui profiteraient du système, permet de canaliser les sentiments de peur et de colère dans une certaine direction (ex : La France des assistés, la peur de l’Islam) et ainsi, de créer une réaction qui épousera, sans contraintes aucunes, la thèse véhiculée par le journal.

De la même manière qu’une société crée sa propre opposition pour canaliser ses forces internes divergentes, la société – pour maintenir le rapport des forces en présence – contraindra par la coercition (répression, propagande) les forces dominées, et fera l’éloge des forces dominatrices. En d’autres termes, la société s’évertuent, par tous les moyens qui lui sont donnés, à maintenir un rapport d’obéissance envers sa population. Peu importe le medium utilisé (religion, médias, morale, science, Loi), la finalité d’une société est d’orienter les désirs des individus dans une certaine direction, c’est-à-dire de rendre les individus dociles, obéissants. Ceci est rendu d’autant plus efficace que l’individu n’est pas conscient de sa propre aliénation.

En quête d’anonymat et de liberté

Vouloir échapper à ce réseau de surveillance, vivre en marge d’une société numérique, fera de vous, au pire, un suspect, au mieux, un paria aux yeux des autres.. Toute personne voulant protéger son intimité et sa vie privée, en chiffrant et anonymisant ses communications, devient une menace car elle révèle son désir de désobéir. Vouloir échapper à la surveillance algorithmique revient à se fondre dans la masse, par mimétisme et par saturation de fausses informations. Dans un contexte de surveillance, il s’agira de se comporter tel un citoyen lambda, diffusant un maximum de fausses données personnelles. Les données réellement personnelles ne devront être publiées qu’en acceptant les risques qu’elles pourraient engendrer. Dans un contexte de non-surveillance informatique, il conviendra de prétendre agir d’après les normes sociales établies.

Vouloir échapper à ce contrôle, c’est vouloir désobéir, c’est-à-dire refuser de suivre la doctrine qui nous est imposée, pour suivre la sienne propre. C’est vouloir quitter cet état léthargique que produit l’être passif devant cette constellation d’écrans noirs, c’est interrompre le flux continu d’informations qui grève notre capacité de jugement. C’est être souverain et acteur dans ses choix de vie. Mais surtout, c’est de ne pas oublier – et retrouver – notre propre humanité.

C’est en cela que le refus de participer, par activité ou passivité, aux organes d’obéissance (médias, élection, …) permettra de délégitimer ces derniers et de faire naître une force nouvelle, prenant conscience du réel pouvoir qui est le sien. Les nouvelles technologies permettent de systématiser notre surveillance mais Internet permet également de nous libérer des organes d’autorité. En quelques années, le secteur de la musique a explosé grâce à la promotion du partage de fichiers entre internautes ; le secteur du livre est en train de subir les mêmes bouleversements ; la télévision n’est suivie que par les anciennes générations ; demain, les citoyens s’émanciperont des banques (Dark Wallet) et de la politique telle que nous la connaissons actuellement. Nous vivons actuellement une transformation en profondeur de notre société, dont nous ne voyons que les prémices…

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2 Comments

  • « la télévision n’est suivie que par les anciennes générations »

    Malheureusement, c’est un point infirmé par les récentes enquêtes médiamétrie. Les jeunes restent encore massivement devant la télé, principal vecteur « d’information », de conformation … et d’abrutission.

    « demain, les citoyens s’émanciperont des banques (Dark Wallet) et de la politique telle que nous la connaissons actuellement. »

    Je ne parierais pas forcément sur le procédé entre parenthèses.
    Mais espérons en tout cas que nous allons nous rendre compte des priorités de la vie avant l’effondrement de l’écosystème!

  • Bonjour,

    Vous avez en effet raison de rappeler que la télévision conserve une place encore considérable chez les jeunes. Au delà de l’outil, c’est l’état d’esprit qui compte : car on peut très bien regarder la télévision de manière intelligente…et utiliser Internet comme on consommerait de la télévision poubelle.

    Je suis sans doute optimiste quand je parle « des citoyens » d’une manière générale, cela ne concernera plus vraisemblablement qu’une minorité d’entre eux ; les changements n’étant provoqués que par une minorité.

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