Société, morale et rapport à l’obéissance

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Chacun de nous est défini, non par ce qu’il est, mais par ce qu’il est capable de réaliser, tant sur le plan mental que sur le plan corporel. Nous sommes chacun un corps, animé de mouvement et de repos, en interaction avec une infinité d’autres corps. On parle de composition de rapports entre deux corps. Si cette composition de rapport est bonne pour moi, j’éprouve de la joie et j’augmente ma puissance d’agir, si au contraire, cette composition est mauvaise, je ressens de la tristesse et diminue ma puissance d’agir. Cette composition de rapport est propre à chacun et en aucuns cas universelle. De plus, les parties de mon corps m’appartiennent sous un certain rapport. C’est parce que les parties de mon corps continuent à se composer favorablement que je suis vivant. Si les parties de mon corps cessent de se composer sous le rapport qui me caractérise, je meurs. Le but de chaque corps est de persévérer dans son être, de continuer à exister sous le rapport qui le caractérise.

Prenons un exemple. J’ingère de l’arsenic. Le rapport arsenic décompose le rapport de mon propre corps. C’est-à-dire que les parties de mon propre corps cessent de se composer sous le rapport qui me caractérise. Prenons un autre exemple. Je joue d’un instrument de musique devant un public, cela signifie que le rapport de certaines parties de mon corps se compose avec le rapport de l’instrument, que cela forme un nouveau rapport qui se compose avec le rapport que forme le public (un ensemble de corps qui se composent avec la musique jouée). Si le public apprécie la musique jouée, il y a composition favorable du rapport musicien/public : je ressens de la joie et augmente ma puissance d’agir, c’est-à-dire que j’augmente le nombre de rapports que je peux composer et qui me seront favorables. Encore une fois, cela est propre à chacun, à un instant t. Si je joue d’un instrument devant un public qui n’apprécie pas (ou que je joue mal), le rapport musicien cesse de se composer avec le rapport public, je ressens de la tristesse, et diminue ma puissance d’agir (ma force d’exister).

Société et morale

La société – comme la pierre, l’individu ou l’animal – est un autre corps dont les parties sont des êtres humains. Les parties « hommes et femmes » composent ainsi le rapport société. Puisque chaque homme et chaque femme dispose d’une puissance d’agir, par extension, la société peut être définie par une puissance d’agir supérieure, fruit de la composition des puissances d’agir des individus. La somme des individus forment un tout supérieur : la société.

Cette société est animée par un Etat de Droit : la Loi fixe et régule la composition des rapports que composent les citoyens. Le but de la société est de persévérer dans son être, c’est-à-dire faire en sorte que les citoyens continuent de composer leurs rapports d’une manière favorable à la société. De la même manière que le but d’une entreprise est que ses salariés continuent de se composer favorablement avec l’entreprise, c’est-à-dire en agissant de manière à accroître la richesse de l’entreprise.

La Loi définit ainsi ce qui est juste et injuste, ce qui est bien ou mal dans son propre intérêt et se sert de la récompense et du châtiment pour orienter les citoyens dans un sens ou dans un autre ; toujours dans un sens qui permettre à la société de continuer d’exister. L’Etat impose une forme d’obéissance à ses citoyens par l’espoir de recevoir des récompenses et la crainte de recevoir des châtiments. Ainsi, les citoyens ne réalisent pas ce qui est bon ou mauvais pour leur propre corps mais obéissent aux règles de la société. Les citoyens renoncent à leur propre puissance d’agir pour former un Tout supérieur, ce qui leur rapporte de la sécurité mais les conduit aussi à éprouver des sentiments de crainte et d’espoir.

Captation des puissances

Ce Tout supérieur que forment les citoyens- la Société – se fait au profit d’un seul homme (monarchie) ou de plusieurs (aristocratie, démocratie représentative). Le Pouvoir réside ainsi dans la captation de toutes ces puissances d’agir au profit d’un seul individu ; c’est ce qui motive l’homme – ou la femme politique ou le chef d’entreprise – à agir. C’est aussi pourquoi les politiciens ou les chefs d’entreprise modifient les comportements des individus en des sentiments de (fausse) joie ou de tristesse. La publicité et l’achat de consommables permettent, sous couvert d’un sentiment de joie fictif procuré au client, que ce dernier continue de réaliser le rapport qui caractérise l’entreprise (production de richesse). Le politicien se doit de diviser les citoyens, de leur faire ressentir de la tristesse – de la crainte et de l’espoir – pour qu’ils continuent à consentir à abandonner leur puissance d’agir, dont la somme de ces puissances sera consommée par le politicien. A travers la police ou l’armée qui augmenteront le sentiment de puissance d’un ou plusieurs individus.

Vers un sentiment de liberté

Nous sommes tributaires des rencontres sociales, physiques qui nous viennent de l’extérieur, et que nous ne pouvons, par définition, pas contrôler. Nous sommes assaillis d’affects (sentiments de joie ou de tristesse) qui rentrent constamment en collision avec notre corps. C’est la compréhension des rapports constitutifs des corps qui entrent en composition avec notre propre corps qui nous permet de ne plus subir passivement les affects qui nous traversent. Ce sentiment de liberté vient par la connaissance de soi, c’est-à-dire la connaissance de ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous. En favorisant les affects positifs, nous augmentons notre puissance d’agir et notre symbiose avec le monde. Il s’agit de connaître sous quel rythme je dois interagir avec tel autre corps pour en faire ressortir quelque chose de positif. Prenons un exemple. Je suis dans l’océan. Les vagues arrivent sur moi. Dans le premier cas, je subis les vagues qui, tantôt me sont agréables, tantôt me font boire la tasse. Par la connaissance – et par l’expérimentation -, je fais en sorte que les parties de mon corps agissent sous un rapport qui soit compatible avec les parties de l’océan qui s’animent sous un rapport particulier. Il s’agit alors d’animer mon corps sous un certain rythme (un certain rapport de vitesse et de lenteur des parties de mon corps), rythme qui se composera avec le rythme des vagues.

Reprenons le fil de notre discussion autour de la société et du rapport à l’obéissance. Ne plus subir passivement cette obligation à l’obéissance, entretenue par les affects négatifs de crainte, d’espoir ou même de sécurité, revient à cesser de composer le rapport de mon corps avec le rapport de l’obéissance. Cela revient aussi à refuser tout dictat de la Morale et à guider ses choix et actions au travers de la connaissance de son propre corps et esprit, c’est-à-dire d’une éthique. La liberté n’existe pas au sens où nous n’avons pas de libre arbitre, nous ne sommes pas maîtres de nos choix puisque les passions guident nos vies (nous dépendons des rencontres qui nous arrivent de l’extérieur). Mais point de fatalisme ici, la compréhension des rapports de composition qui nous sont bénéfiques, nous permettra de décupler notre capacité d’agir avec le monde. Le sentiment de liberté provient du sentiment de vivre une vie riche sous la multiplicité des rapports qui nous sont personnellement favorables. C’est en cela que le rapport à l’obéissance est toujours en défaveur de notre propre corps.

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2 Comments

  • Intéressant cet article, je me sens plus concernée que ceux qui parlent de politique :p
    Je reprends ton exemple du joueur de musique. J’ai l’impression qu’il faut obligatoirement que sa musique plaise à l’auditoire, pour que ce premier se sente heureux. Ne peut-il pas être heureux seulement avec son instrument ? Est-ce forcément une étape, un passage dans son rapport à l’instrument et la musique en général ?

  • C’est une très bonne question 🙂

    Dans mon exemple, je parlais du musicien et de son public. Toi tu prends l’exemple du musicien qui joue seul de son instrument. Dans les deux cas, on parlera de « notions communes ».

    Lorsque le musicien joue seul de son instrument, la façon dont il joue se compose avec la musique elle-même qui est jouée. Cela augmente sa puissance d’agir (sa capacité à interagir avec le monde) et il en retire un sentiment de joie.

    Lorsque le musicien joue de son instrument en public, la façon dont il joue se compose avec la musique elle-même qui est jouée ET avec la façon dont le public ressent la musique. C’est-à-dire que la composition de ces trois rapports en forme un nouveau de puissance supérieure.

    Donc, tu pourras être heureux seul avec la musique que tu aimes, et tu le seras encore plus si tu peux partager ce sentiment avec d’autres (si cela te convient de le partager avec d’autres).

    Est-ce que c’est une étape ? On peut le voir comme ça si tu es dans cette démarche personnelle, si c’est ce qui te convient. Ce qui te convient ne l’est pas forcément pour les autres. Certains pourraient préférer n’apprécier qu’un rapport personnel avec la musique et se sentir mal s’ils devaient jouer en public. L’important est de trouver ce qui convient à soi, c’est forcément une démarche personnelle.

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